Émission du mercredi 17 octobre 2018

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Le Pitch - Cinéma
Émission du mercredi 17 octobre 2018

diffusé le mer. 17.10.18 à 0h24
émissions culturelles | 2min | tous publics

FIRST MAN : LE PREMIER HOMME SUR LA LUNE de Damien Chazelle

 

Avec Ryan Gosling, Claire Foy et Kyle Chandler

 

 

Pilote jugé « un peu distrait » par ses supérieurs en 1961, Neil Armstrong sera, le 21 juillet 1969, le premier homme à marcher sur la lune. Durant huit ans, il subit un entraînement de plus en plus difficile, assumant courageusement tous les risques d’un voyage vers l’inconnu total. Meurtri par des épreuves personnelles qui laissent des traces indélébiles, Armstrong tente d’être un mari aimant auprès d’une femme qui l’avait épousé en espérant une vie normale. Le film raconte le parcours fascinant d’un héros qui n’avait pas conscience de l’être.

 

« First Man - le premier homme sur la Lune » est tiré du livre de James R. Hansen intitulé « Le premier homme : à la découverte de Neil Armstrong ». Il aura fallu deux ans à Hansen pour convaincre Armstrong, avec le soutien de la famille de ce dernier afin d’écrire sa biographie.

 

James R. Hansen est coproducteur du film. C'est grâce à lui que le projet a pu aboutir. En effet, l'astronaute faisait pleinement confiance à celui qui est devenu son ami au fil des années. « Pour Neil, tant qu’on suivait le chemin tracé par Jim, il n’y avait pas de problème à ce qu’on fasse ce film », explique le producteur Wyck Godfreyqui a eu la chance de rencontrer Armstrong avant son décès le 25 août 2012. Après sa disparition, il était essentiel de bénéficier du soutien de sa famille. Ses fils ont ainsi rencontré le scénariste Josh Singer et le réalisateur Damien Chazelle et ont été convaincus par leur souci d'exactitude et d'authenticité.

 

C’est Ryan Gosling qui a été choisi pour incarner le célèbre astronaute. La première collaboration de Chazelle avec Gosling au cours de « La la land » avait déjà permis au réalisateur de constater le registre de jeu de l’acteur, et notamment son rejet inné du surjeu. « Neil a toujours insisté sur le fait qu’il n’était qu’un homme comme les autres. Il disait qu’il était un homme comme beaucoup d’autres, et que ce sont les circonstances qui lui avaient permis d’être le premier homme à marcher sur la lune. C’était un homme normal, et le jeu de Ryan est tellement subtil qu’il a réussi à rendre cette dimension avec beaucoup de justesse » déclare Chazelle.

 

Hansen était sans doute le plus à même d’exprimer des critiques quant au film, étant donné qu’il est l’une des rares personnes au monde à en savoir autant sur Armstrong. Heureusement, entre lui et Gosling, le courant est bien passé. « Aucun autre acteur n’aurait pu égaler la performance de Ryan. Il partage la même réserve, la même modestie et les mêmes qualités introspectives que Neil, qui était un grand cérébral. C’est un immense acteur, capable de faire ressortir la dimension mythique du personnage d’Armstrong, mais aussi des caractéristiques que seules les personnes les plus proches de Neil connaissaient, en partant de sa propre compréhension du personnage » déclare l’écrivain.

 

Hansen s’est avéré être une précieuse source d’information pour Gosling lorsqu’il s’est préparé pour le rôle. « Ryan a rencontré June, la soeur de Neil, après que je lui ai expliqué qu’elle m’avait aidé à cerner Neil et l’impact de la mort de sa fille sur lui. Ryan s’est rendu dans la ferme où j’avais moi-même interviewé Neil, et s’est entretenu avec June et un ami d’enfance de Neil. Il a écouté des histoires, a posé des questions, et a rencontré les fils de Neil, ainsi que d’autres membres de la famille. Il s’est vraiment immergé dans ce rôle. Il a bien travaillé, et avec un talent pareil, il va donner vie à Neil Armstrong ». confie Hansen.

 

La fascination de Gosling pour Armstrong et ses coéquipiers a largement imprégné le film. « Mon premier instinct pour me préparer à ce rôle, ça a été d’apprendre à voler. Neil a appris à piloter dans les airs avant même de savoir conduire ; cela m’a semblé une part tellement importante de sa vie, que je me suis dit que je pouvais commencer par là. À un moment de l’entraînement que je suivais, on m’a demandé de faire un décrochage forcé à l’avion, et j’ai eu un moment de lucidité. C’était une très mauvaise idée. Et c’est à ce moment-là que j’ai compris pourquoi Neil était destiné à être l’un des plus grands pilotes du monde, et pourquoi je ne l’étais pas. Comme beaucoup d’astronautes, Neil a d’abord été choisi pour être pilote test. Et il faut une sacrée personnalité pour monter en toute connaissance de cause dans un appareil qui n’a jamais été piloté, et d’en tester les limites, juste pour trouver ses dysfonctionnements et faire avancer l’ingénierie et la technologie aéronautique ».

 

Damien Chazelle a poussé le souci du détail à un tel point que même les figurants de son film sont de prestigieux noms liés à la conquête spatiale américaine. On retrouve ainsi Chris Calle, fils du dessinateur Paul Calle, l’un des huit artistes choisis par la NASA en 1962 pour rendre compte du Programme spatial américain. Non content de jouer le rôle de son père, Chris Calle a apporté sur le plateau le carnet de croquis de ce dernier dans lequel il dessinait l'équipage d'Apollo 11 au petit-déjeuner.
Rick Houston, auteur du livre « Go, Flight ! The Unsung Heroes of Mission Control, 1965-1992 », fait également une apparition dans la séquence particulièrement intense du vol Gemini 8. Les enfants de Neil Armstrong, Mark et Rick sont présents dans cette même scène. Le premier joue Paul Haney, le chargé des relations publiques du centre de contrôle, et le second interprète le directeur des opérations aériennes du centre de commandes.
James R. Hansen, producteur et auteur du roman sur lequel s'appuie « First Man », fait une brève apparition sous les traits du Dr. Kurt Debus, directeur du Kennedy Space Center, dans la scène où les astronautes de la mission Apollo 11 s’avancent vers le vaisseau spatial sur le point de décoller. Dans cette même scène, on peut voir la fille de Ed White, Bonnie.

 

Damien Chazelle était particulièrement attaché à ce que son film soit le plus authentique possible. Ce soin du détail s'est appliqué jusqu'à la reconstitution au millimètre près des capsules spatiales. Avec le chef décorateur Nathan Crowley, ils se sont mis d'accord pour qu'aucun vaisseau ne soit agrandi de plus de 10%, quitte à sacrifier le confort des acteurs. Cela a également suscité des complications pour les cadrages. La solution a consisté à créer un décor qui s’agence en plusieurs pièces détachables. En réalité, les techniciens ont dû casser les sièges en deux pour pouvoir intégrer les caméras à la capsule. Crowley détaille : « Pour Apollo 11, on n’a pas dépassé les 5% et le X-14 était grandeur nature. Mais on a dû un peu baisser le siège, car Ryan est plus grand que Neil et son casque était trop près de la coque ».

 

Si Nathan Crowley, le chef décorateur, a déjà été habitué à travailler sur l'espace avec « Interstellar », c'est la première fois de sa carrière qu'il devait filmer la Lune. Un défi qu'il a longtemps repoussé, conscient du casse-tête que ça représentait. Lui et Damien Chazelle ont porté leur choix sur une carrière située à la Vulcan Rock Quarry de Stockbridge. Le réalisateur explique : « On a eu l’idée de tourner en extérieur et de nuit, plutôt que de filmer la lune sur un plateau. Cela allait nous permettre de créer la lumière du soleil avec un projecteur de cinéma géant. On a donc commencé par mener nos recherches à Atlanta et dans ses environs, et ça a pris du temps avant de dénicher cette carrière. Certaines étaient trop petites, d’autres trop accidentées ou trop ramassées. Mais on a fini par trouver la bonne et par l’aménager un peu. Et c’était un pari gagnant ».
Une seule source de lumière a été utilisée, une lampe de 200 000 watts, conçue avec l'aide de David Pringle, le créateur des lampes 100K Softsun. 
Enfin, le film a été tourné en deux formats différents : en IMAX 65 mm pour les scènes sur la Lune, afin de saisir l'immensité du décor, et en 16 mm pour les scènes intimes.

 

 

CAPHARNAÜM de Nadine Labaki

 

Avec Zain Alrafeea, Yordanos Shifera et Treasure Bankole

 

 

À l’intérieur d’un tribunal, Zain, un garçon de 12 ans, est présenté devant le juge.
Le juge : « Pourquoi attaquez-vous vos parents en justice ? »
Zain : « Pour m’avoir donné la vie. ».

Capharnaüm retrace l'incroyable parcours de cet enfant en quête d'identité et qui se rebelle contre la vie qu'on cherche à lui imposer.

 

Prix du Jury au Festival de Cannes 2018

 

Nadine Labaki ressent toujours le besoin, à travers ses films, de s’interroger sur le système préétabli, son incohérence, et même d’imaginer des systèmes alternatifs. La réalisatrice explique : « Au départ de ‘Capharnaüm’, il y a eu tous ces thèmes : les immigrés clandestins, l’enfance maltraitée, les travailleurs immigrés, la notion de frontières, leur absurdité, la nécessité d’avoir un papier pour prouver notre existence, laquelle serait invalide le cas échéant, le racisme, la peur de l’autre, l’impassibilité de la convention des droits des enfants… »

 

Nadine Labaki a toutefois choisi d’axer le film sur le thème de l’enfance maltraitée, une idée née parallèlement à ce travail de brainstorming, à la suite d’un moment bouleversant de par sa coïncidence avec la réflexion qu'elle avait entamée. Elle se souvient : « En rentrant d’une soirée, il devait être 1h du matin, je m’arrête au feu rouge et je vois là, sous ma fenêtre, un enfant assoupi dans les bras de sa mère qui mendiait à même le bitume. Le plus frappant, c’est que ce petit qui avait 2 ans ne pleurait pas, il ne demandait rien et ne semblait rien vouloir d’autre que dormir. Cette image de ses yeux qui se fermaient ne m’a plus quittée, si bien qu’en arrivant chez moi, je me suis trouvée prise d’une nécessité : en faire quelque chose. Je me suis mise alors à dessiner le visage d’un enfant qui crie à la face des adultes, comme s’il leur en voulait de lui avoir donné naissance dans un monde qui le prive de tous ses droits. C’est par la suite que l’idée de 'Capharnaüm' s’est mise à germer, en prenant l’enfance comme point de départ parce que, de toute évidence, c’est cette période qui détermine le reste de la vie. »

 

Le titre, « Capharnaüm », s'est imposé à Nadine Labaki sans que la cinéaste ne s'en rende compte. Lorsqu'elle a commencé à réfléchir sur le long métrage, son mari lui a proposé d’inscrire sur un tableau blanc posé au milieu de leur salon tous les thèmes dont elle voulait parler, ses obsessions du moment. « En prenant un peu de recul par rapport à ce tableau, je lui ai dit : ‘en fait, tous ces sujets forment un tel capharnaüm ! Ce film sera (un) capharnaüm’ », se rappelle-t-elle.

 

Tous les acteurs de « Capharnaüm » sont des gens dont la vie réelle ressemble à celle du film. Ainsi, la vraie vie de Zain est similaire (à quelques détails près) à celle de son personnage, idem pour Rahil qui était sans papiers. Pour le personnage de la maman de Zain, Nadine Labaki s'est inspirée d’une femme qu'elle a rencontrée, qui a 16 enfants et qui vivent dans les mêmes conditions que celles de Capharnaüm. Six de ses enfants sont décédés et d’autres sont dans des orphelinats à défaut de pouvoir s’en occuper. Celle qui joue le rôle de Kawthar a réellement nourri ses enfants au sucre et aux glaçons. La réalisatrice développe : « Le casting sauvage s’est imposé, dans la rue, et comme par magie, car je suis convaincue qu’une force veillait sur ce film, tout s’est mis en place. À mesure que j’écrivais mes personnages sur papier, ils surgissaient dans la rue et la directrice de casting les retrouvait. Ensuite, je n’ai eu qu’à leur demander d’être eux-mêmes car leur vérité suffisait, et que j’étais fascinée, quasiment amoureuse de qui ils sont, de la manière dont ils parlent, réagissent, bougent. Je suis heureuse car c’était aussi et surtout une manière de leur offrir ce film comme champ d’expression, un espace où eux-mêmes ont exposé leurs souffrances. »

 

« Capharnaüm » est une fiction dont tous les éléments sont des choses que Nadine Labaki a réellement vues et vécues au cours de ses recherches sur le terrain. Rien n’y est fantasmé ou imaginé, au contraire, tout ce qu’on y voit est le fruit de ses visites dans des quartiers défavorisés, des centres de détention et des prisons pour mineurs, où elle se rendait seule. « Ce film a nécessité trois années de recherches car il fallait que je maîtrise mon sujet, que je l’observe à l’œil nu, à défaut de l’avoir vécu. J’ai compris, en même temps que je m’attaquais à une cause si complexe et sensible à la fois, qui me touche autant qu’elle m’était étrangère, qu’il fallait que j’aille me fondre dans la réalité de ces êtres humains, de m’imbiber de leurs histoires, leur colère, leur frustration afin de la relayer au mieux dans le film. Il fallait que je commence à croire en mon histoire avant de la raconter. Ensuite, le tournage s’est fait dans des quartiers défavorisés, entre des murs qui ont témoigné de drames identiques, avec une intervention minimale sur le décor, et des acteurs à qui il a été simplement demandé d’être eux-mêmes. Leur vécu a été dirigé de manière à servir la fonction. C’est aussi la raison pour laquelle le tournage a duré six mois avec plus de 520 heures de rushes au compteur », note Nadine Labaki.

 

 

BONUS

 

 

THE HOUSE THAT JACK BUILT de Lars von Trier

 

Avec Matt Dillon, Bruno Ganz et Uma Thurman

 

 

 

Ce film est interdit en salles aux moins de 16 ans

 

États-Unis, années 70.
Nous suivons le très brillant Jack à travers cinq incidents et découvrons les meurtres qui vont marquer son parcours de tueur en série. L'histoire est vécue du point de vue de Jack. Il considère chaque meurtre comme une œuvre d'art en soi. Alors que l'ultime et inévitable intervention de la police ne cesse de se rapprocher (ce qui exaspère Jack et lui met la pression) il décide - contrairement à toute logique - de prendre de plus en plus de risques. Tout au long du film, nous découvrons les descriptions de Jack sur sa situation personnelle, ses problèmes et ses pensées à travers sa conversation avec un inconnu, Verge. Un mélange grotesque de sophismes, d’apitoiement presque enfantin sur soi et d'explications détaillées sur les manœuvres dangereuses et difficiles de Jack.

 

Présenté hors compétition au Festival de Cannes, une centaine de spectateurs auraient quitté la salle lors de la projection choquée par les meurtres perpétrés à l'écran.

 

« Un film de serial killer comme vous n'en avez jamais vu auparavant », avait promis la productrice Louise Vesth. Et c’est Matt Dillon qui tient le rôle principal.

 

« The House That Jack built » suit le parcours sur 12 ans d’un tueur en série raconté par Jack lui-même à un mystérieux interlocuteur, Verge (interprété par Bruno Ganz), avec lequel il entame un voyage aussi mystérieux qu’introspectif.

Dès le départ, la structure narrative du film interroge. Lars Von Trier reprend à l’identique le principe de confessions chapitrées utilisé dans « Nymphomaniac ». Un schéma qui permet au cinéaste d’épouser totalement le point de vue de son personnage principal.

 

Jusqu’ici, Lars Von Trier mettait en scène des personnages aux prises d’un monde cruel dans lequel ceux-ci ne trouvaient jamais leur place. « The House That Jack Built » passe de l’autre côté et nous place dans la tête d’un serial killer : être cruel, misogyne et dont le manque total d’empathie n’a d’égal que la cruauté des actes qu’il prévoit pour le reste du genre humain.

 

L'un des plans du final du film représentant Jack et Verge sur une barque s'inspire directement du tableau « La Barque de Dante » de Delacroix, peint en 1822. C'est sur les conseils du peintre danois Per Kirkeby, disparu depuis, que Lars von Trier s'est intéressé à cette peinture pour représenter l'enfer : « [...] nous n'avons pas eu recours aux effets spéciaux. Il s'agit uniquement d'une toile de fond, de quelques ventilateurs et d'une barque qui flotte sur une piscine.» 

 

 

LE PROCÈS CONTRE MANDELA ET LES AUTRES de Nicolas Champeaux & Gilles Porte

 

 

L’histoire de la lutte contre l’apartheid ne retient qu’un seul homme : Nelson Mandela. Il aurait eu cent ans cette année. Il s’est révélé au cours d’un procès historique en 1963 et 1964. Sur le banc des accusés, huit de ses camarades de lutte risquaient aussi la peine de mort. Face à un procureur zélé, ils décident ensemble de transformer leur procès en tribune contre l’apartheid. Les archives sonores des audiences, récemment exhumées, permettent de revivre au plus près ce bras de fer.

 

Prix du Public au Festival International du film de Durban 2018

 

« Le procès contre Mandela et les autres » s’appuie sur les archives sonores du procès de Nelson Mandela et de huit autres accusés en 1963 et 1964. Si elles constituent un vrai trésor, ces archives sonores sont restées longtemps enfouies. Les réalisateurs Nicolas Champeaux et Gilles Porte expliquent : « Le procès avait été enregistré sur un support vinyle analogique, les dictabelts : un vinyle souple qu’on peut plier, qu’on enroule autour d’un cylindre et que l’on lit avec un diamant comme pour un tourne-disque. La British Library avait tenté de les numériser en 2000 en s’attaquant au discours de Mandela, mais l’expérience n’avait pas été concluante. Alors les archives sont retournées crouler sous la poussière en Afrique du sud jusqu’à ce que des Français leur fassent part de l’invention de l’archéophone : une machine qui permet justement de numériser les dictabelts sans les détériorer. Et c’est ainsi qu’un accord de coopération s’est naturellement mis en place entre la France et l’Afrique du sud. »

 

Avant même que leur numérisation soit officiellement remise au gouvernement sud-africain en juillet 2016, Nicolas Champeaux avait déjà eu accès aux enregistrements. Il se rappelle : « L’inventeur de l’archéophone, Henri Chamoux, a écouté l’intégralité des 256 heures du procès pour les numériser - ce qui représente, en temps de lecture, l’intégralité de l’oeuvre de Marcel Proust ‘À la recherche du temps perdu’ - il a tout de suite été frappé par la bravoure de certains des co-accusés de Mandela, en particulier par Ahmed Kathrada que j’avais interviewé plusieurs fois lorsque j’étais envoyé spécial permanent pour RFI à Johannesburg. Il a retrouvé mes interviews sur le net et m’a contacté. J’ai foncé ! J’ai alors écouté deux fichiers de trente minutes, et j’ai tout de suite compris que c’était une mine. J’étais bouleversé par ce que j’entendais – la qualité sonore, et l’émotion qui se dégageait. L’un des co-accusés, pourtant menacé de la peine de mort, rendait coup pour coup au procureur. Il ne recherchait en rien une relaxe ou une peine plus douce. Non, il voulait faire le procès de l’Apartheid, au risque d’aggraver son cas. J’ai voulu que ces voix résonnent, que tout le monde puisse entendre leur histoire. Je pensais : ‘Qui prend ce type de risque au nom d’une cause aujourd’hui ?’. J’ai tout de suite décidé d’en faire un film. »

 

Les deux réalisateurs ont imaginé le film mêlant archives sonores, animation et entretiens. Gilles Porte se souvient : « Il n’existe aucune image filmée de ce procès mais lorsque nous nous rencontrons, Nicolas me montre des croquis que la femme d’un des accusés avait fait alors qu’elle assistait aux audiences. Très vite, le recours à des animations 2D s’impose à nous. Les procès ne peuvent être filmés encore aujourd’hui mais ils peuvent être dessinés ! Je présente alors Nicolas à Oerd, un graphiste avec qui j’ai déjà travaillé et dont j’admire le travail. »

Nicolas rajoute : « Le travail personnel d’Oerd a toujours le son comme point de départ, et c’est exactement ce que l’on recherchait. La commande était compliquée : Oerd devait dessiner quelque chose d’extraordinaire à l’écran sans jamais entrer en rivalité avec le son. Oerd aussi a de l’humour, des idées artistiques amusantes et il était important de ménager des moments légers dans le film, des bulles de respiration. Bref, il cochait toutes les cases avec en plus un univers personnel unique. Et les politiques de l’Apartheid, qui consistaient à séparer des gens en fonction de leur couleur de peau, se prêtent bien au dessin : du noir, du blanc, et un trait entre les deux, et il a su s’en inspirer. »

 

Au-delà du genre documentaire, « Le Procès contre Mandela et les autres » contient tous les éléments d’un drame de fiction… Nicolas Champeaux et Gilles Porte notent : « C’est comme un film hollywoodien. On a tous les personnages : Percy Yutar, le procureur raciste, zélé et agressif, dans le rôle du méchant, Quartus de Wet, le juge, un peu blasé, dont on peine à deviner ce qu’il pense et qui contribue au suspense, et les traîtres, les accusés, extrêmement courageux, les avocats… Il y a aussi la gent féminine… Des militantes qui ont occupé un rôle central, dans cette lutte. J’ignorais, avant de faire ce film, à quel point les femmes avaient eu un rôle essentiel dans la lutte contre le régime de l’Apartheid. Dans notre film, comme dans n’importe quel film hollywoodien, il y a des histoires d’amour incroyables. Merci à certaines d’entre elles d’avoir bien voulu témoigner au milieu de notre histoire de ‘tontons flingueurs’ ! ».

 

Dès le début du procès, l’énoncé des charges contre les accusés est terrible, ces derniers risquant la pendaison. Sur le banc des accusés, les prévenus ne sont pas tous noirs. Il y a des blancs, un indien… Nicolas Champeaux explique : « Oui, et en fait, le gouvernement Apartheid s’est tiré une balle dans le pied. L’un des principes de l’Apartheid avait toujours été de diviser pour mieux régner. Les blancs avaient le pouvoir mais les métis et les indiens souffraient moins que les noirs, ils bénéficiaient de dérogations et avaient parfois des traitements privilégiés. Même en prison, les indiens et les métis avaient une plus grande ration que les noirs, et ils avaient droit à un pantalon, les noirs eux avaient un bermuda, c’était volontairement dévalorisant, car c’était une tenue d’enfant. En mettant sur le même banc des noirs, des blancs et un indien, le gouvernement entérinait d’une certaine façon le caractère multiracial du mouvement anti-Apartheid. »

 

En ré-écoutant les témoignages des accusés lors du procès, puis lors des entretiens avec eux cinquante-sept ans plus tard, le rôle de Nelson Mandela semble moins déterminant que ce que la Grande Histoire veut nous faire croire. Nicolas Champeaux et Gilles Porte expliquent : « Même s’il n’a jamais été question pour nous de déboulonner la statue, il nous paraissait primordial de rendre leur place aux membres du collectif, à commencer par l’accusé numéro 2, Walter Sisulu. Comme le dit l’avocat George Bizos, Sisulu était l’éminence grise de l’ANC. Il connaissait par coeur l’histoire du mouvement et était très proche des habitants du « township » de Soweto. Mandela a été mis en avant par le collectif parce qu’il était brillant, bien sûr, mais aussi car il était issu d’une lignée royale, qu’il était un formidable orateur et l’un des rares noirs à être devenu avocat. Sisulu, lui, n’avait que son certificat d’études. L’ANC était vraiment un mouvement collectif et c’est au nom du collectif qu’ils choisissent Mandela afin qu’un homme puisse incarner aux yeux du monde entier leur lutte. Chaque mot du discours historique de Mandela lors de ce procès était connu des accusés. »

 

Les réalisateurs constatent que l’engouement international et quasi éternel pour Mandela reste intact, Nicolas Champeaux explique pourquoi : « Une fois de plus, c’est vraiment l’Apartheid qui l’a conforté dans son rôle de leader. L’intitulé officiel du procès est : ‘L’État contre Nelson Mandela et les autres’ : le gouvernement sud-africain énonce son nom sans citer ceux des autres. Par la suite, on interdit à quiconque de posséder une photo de lui sous peine d’une amende et d’une peine de prison. L’Apartheid a contribué à façonner l’icône. »

Gilles Porte rajoute : « Pourquoi cet engouement pour Mandela ? Cette question dépasse largement le cadre de l’Afrique du Sud… Tout comme Gandhi, Martin Luther King, Elie Wiesel, Stéphane Hessel, Nelson Mandela guide des générations dans un monde où il ne sera jamais bon d’accepter l’intolérable. Maintenant, soyons honnêtes, Nelson Mandela et les autres se sont engagés sur une route où leurs vies personnelles étaient secondaires par rapport à la cause qu’ils défendaient… Qu’aurions nous fait à leur place ? Combien de Jean Moulin dans la France de 1940 ? ‘Le procès contre Mandela et les autres’ évoque les notions d’engagement, de résistance, de résilience, d’indignation… Des notions qui font particulièrement sens dans une société qui devient chaque jour un peu plus individualiste. »

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