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Le Pitch - Cinéma
Émission du mardi 19 décembre 2017

diffusé le mar. 19.12.17 à 23h29
émissions culturelles | 6min | tous publics

   

LA PROMESSE DE L’AUBE de Éric Barbier

 

Avec Pierre Niney et Charlotte Gainsbourg

 

 

 

De son enfance difficile en Pologne en passant par son adolescence sous le soleil de Nice, jusqu’à ses exploits d’aviateur en Afrique pendant la Seconde Guerre mondiale… Romain Gary a vécu une vie extraordinaire. Mais cet acharnement à vivre mille vies, à devenir un grand homme et un écrivain célèbre, c’est à Nina, sa mère, qu’il le doit. C’est l’amour fou de cette mère attachante et excentrique qui fera de lui un des romanciers majeurs du XXème siècle, à la vie pleine de rebondissements, de passions et de mystères. Mais cet amour maternel sans bornes sera aussi son fardeau pour la vie…

 

« La Promesse de l’Aube » est un livre que le producteur Eric Jehelmann voulait adapter au cinéma depuis longtemps. Il en a alors parlé à Eric Barbier dès qu’il a su que les droits se libéraient. Le metteur en scène ne connaissait pas l’ensemble de l’oeuvre de Romain Gary, mais avais lu ses livres les plus importants dont celui-ci. Il explique : « A mes yeux Gary était surtout un personnage romanesque, énigmatique, le mari de Jean Seberg et l’orchestrateur de cette formidable mystification littéraire qu’a été l’affaire Émile Ajar. Gary est double, triple, multiple. Ambassadeur, cinéaste, romancier se dissimulant souvent sous divers pseudonymes, il est Polonais, Russe, Français, un Juif dont la mère se précipite chez le pope au moindre souci et qui se décrit régulièrement comme oriental, quand ce n’est pas tatar…« La Promesse de l’Aube », que j’avais lu pour la première fois au lycée, est un grand livre qui offre un éclairage formidable sur cette personnalité insaisissable. J’ai été tout de suite intéressé par le projet et je me suis plongé dans le travail en me demandant comment adapter un tel livre… »

 

La Promesse de l’Aube est un roman d’aventure initiatique qui retrace 20 ans de la vie de Romain Gary et de sa mère. Par rapport au travail d'adaptation, Eric Barbier et la scénariste Marie Eynard ont été confrontés à une multiplicité de scènes qui « donnent le vertige », selon les propres mots du premier. Ils ont ainsi dû trouver une forme scénaristique pour conserver l’essence du roman tout en le réduisant de ses deux tiers. Le réalisateur se rappelle : « J’avais découpé le roman en toutes petites unités d’actions : à la fin du livre, j’avais recensé 876 unités… J’étais évidemment obligé de raccourcir. Ou plutôt de concentrer (…) Je voulais être absolument fidèle à l’esprit du roman. J’ai donc organisé mes unités d’action dans l’ordre chronologique de l’histoire avant de resserrer le récit pour entamer une approche plus cinématographique. Le film s’organise ainsi de manière plus classique que le livre, mais c’était nécessaire pour rendre compte de la dimension épique et initiatique de l’histoire. Je voulais que le spectateur puisse la suivre le plus simplement possible. Adapter un livre est un exercice de loyauté très particulier. Et qui se révèle d’ailleurs d’autant plus particulier dans le cas du livre de Gary… »

 

Pour jouer Romain GaryEric Barbier savait dès lors qu'il a commencé à travailler sur le projet qu'il allait devoir solliciter trois interprètes différents : un enfant, un adolescent et un adulte. L'enfant devait être parfaitement bilingue en français et en polonais. Pendant la période de casting, le cinéaste en a vu à peu près 580 en Pologne, en Belgique et en France jusqu'à ce qu'il tombe sur Pawel Puchalski. Il se souvient : « Pawel avait quelque chose de différent des autres enfants. Un naturel impressionnant dans les improvisations. Il s’est imposé dès notre première rencontre. C’est un enfant dont les parents sont arrivés de Pologne il y a quelques années pour s’installer en Belgique. Au moment du tournage il venait d’avoir 9 ans il était très concentré. La force des scènes du roman de Gary, rapprochait Charlotte et Pawel un peu plus chaque jour, il y avait une vraie complicité entre eux. Ils avaient un grand plaisir à se surprendre et à improviser dans les scènes. Ils se sont attachés l’un à l’autre. »

 

Pour Romain adolescent en revanche, il connaissait déjà Nemo Schiffman qu'il avait vu dans « Elle s'en va » d’Emmanuelle Bercot : « On a fait des petits essais, et très vite j’ai su que c’était lui. J’avais très peur des scènes avec Mariette qui sont loufoques mais très sexuelles. Nemo et Lou Chauvain (qui joue Mariette) on prit ça avec humour. On cherchait des positions plus improbables les unes que les autres. C’était très drôle. J’imagine que si j’avais dû faire ça à 15 ans, j’aurais été terrorisé ! Mais Nemo, non. ». Quant à Romain adulte, le cinéaste a très vite pensé à Pierre Niney : « À mes yeux, c’était le seul acteur qui, par son talent et son physique, pouvait porter toutes les périodes du film. Il était d’autant plus parfait pour le rôle qu’il a une passion pour Romain Gary. Il adore l’écrivain qu’il s’est mis à relire. C’est quelqu’un qui échange beaucoup d’idées sur le scénario, pendant le tournage, même sur le montage que je lui ai montré où il a proposé des choses brillantes. »

 

Eric Barbier a toujours voulu travailler avec Charlotte Gainsbourg et c’est naturellement qui lui a proposé le rôle de Nina. Il se souvient de comment ils ont travaillé ensemble : « Dès le début elle m’a dit : « Je ne peux pas incarner une telle femme telle que je suis, c’est impossible, elle est beaucoup plus lourde, beaucoup plus terrienne. » Très vite, elle s’est demandée comment réinventer son corps à l’image de celui de son personnage. Au bout de quelques séances de travail Charlotte m’a dit qu’elle devait modifier son physique. Elle voulait des hanches, du ventre, des seins, des cheveux filasse. Nous faisons faire des prothèses, des perruques. Charlotte intègre tous ces éléments sur son corps et j’assiste petit à petit à une mutation complète. Elle s’empare du personnage... L’inverse : Nina s’empare d’elle ! Elle travaille les scènes en polonais pendant des heures. Elle se remet à fumer pour retrouver les automatismes des fumeurs compulsifs. Pour alourdir sa silhouette, elle donne à Nina une démarche légèrement en canard. Nina est une femme toujours fatiguée, qui n’arrête pas de travailler et crapahuter toute la journée, les bras remplis de ce qu’elle doit transporter. Charlotte a incorporé cette démarche particulière des gens qui ne se promènent jamais, qui ne bougent pas s’ils n’ont rien à faire. Une fois habillée, coiffée et maquillée le personnage monstrueux de LA MÈRE sort de sa gangue, Charlotte EST Nina (…) Charlotte est une actrice qui a une capacité de travail colossale tout en gardant une liberté de jeu et une disponibilité complète aux nouvelles idées qui peuvent surgir sur un plateau. Vous avez l’impression de travailler avec une enfant qui découvre chaque instant comme si c’était la première fois, alors que ce naturel sidérant est entièrement construit.»

 

Pour le réalisateur « La Promesse de l’Aube » a cette force de parler encore aujourd’hui au lecteur et au spectateur. Il s’explique : « Il y règne une joie tragique étrange. « C’est fini » et « J’ai vécu » sont les deux phrases qui commencent et terminent un livre mélancolique, endeuillé, mais où il n’y aucune trace d’amertume, de cynisme, ou de défaitisme. On y trouve plutôt un éloge de l’espérance et de la volonté, de la tolérance, de l’héroïsme aussi. Gary n’est jamais moralisateur ou plaintif. Il distille avec un humour ravageur une vision de l’existence qui exalte ce qu’il peut y avoir de meilleur en nous, qui valorise le désir de rendre réel nos rêves et les fictions que l’on porte. On ne peut que s’identifier au héros de La Promesse de l’Aube parce que ce qu’il raconte n’est autre qu’un parcours initiatique. »

 

 

A GHOST STORY de David Lowery

 

Avec Casey Affleck et Rooney Mara

 

 

Apparaissant sous un drap blanc, le fantôme d'un homme rend visite à sa femme en deuil dans la maison de banlieue qu'ils partageaient encore récemment, pour y découvrir que dans ce nouvel état spectral, le temps n'a plus d'emprise sur lui. Condamné à ne plus être que simple spectateur de la vie qui fut la sienne, avec la femme qu'il aime, et qui toutes deux lui échappent inéluctablement, le fantôme se laisse entraîner dans un voyage à travers le temps et la mémoire, en proie aux ineffables questionnements de l'existence et à son incommensurabilité.

 

Prix Kiehl's de la Révélation + Prix du Jury + Prix de la Critique au Festival du Cinéma Américain de Deauville 2017

 

David Lowery réunit à nouveau Rooney Mara et Casey Affleck après « Les Amants du Texas » (2013). Tous deux étaient enthousiasmés à l’idée de tourner sous la direction d’un réalisateur avec lequel ils avaient adoré tourner. Ce dernier ajoute : « Je les avais déjà pratiqués, je connaissais l’alchimie cinématographique qui les liait, celle-ci étant évidente, je savais que cela fonctionnerait d’autant plus que le personnage de Casey meurt très vite. Il fallait que l’on sente la chair et l’affection de leur couple, une relation aussi intense et passionnée que possible ».

 

David Lowery est un de ces rares cinéastes à être aussi à l’aise dans l’exercice des films de studio que dans celui des productions indépendantes. Sous forme d’une exploration poétique du temps et de la transmission, le film questionne frontalement la notion du sens de notre vie. Ici le poids de l’existence vient tourmenter les vivants comme les morts, informant toute chose, que ce soit à travers l’errance fantomatique et mélancolique de Casey Affleck sous les plis de son drap blanc, le monologue philosophique dénué d’espoir de Will Oldham plus tard dans le film, ou encore les longs plans séquences du réalisateur, inspirés par le cinéma asiatique ou européen. « Le temps n’épargne personne, plus tôt nous l’acceptons, plus légère se fait notre enveloppe charnelle. Au bout d’un moment, il faut lâcher prise, nous n’avons pas le choix. Se battre avec cette absence d’options est extrêmement compliqué. C’est un des aspects principaux de ce film. Je suis systématiquement horrifié par la vitesse à laquelle le temps fille. Ce film est une tentative littérale de faire la paix avec le temps qui passe. Que cela me plaise ou non, il passera et tout mon travail finira par devenir insignifiant. Quelque part nous sommes tous des fantômes finalement. Certaines de nos actions et de nos pensées nous permettent de supporter notre méconnaissance de notre âme » explique le réalisateur.

 

« A Ghost Story » est une réflexion puissante sur l’amour et le lien, à travers le deuil de sa compagne vivante que porte le personnage décédé du film, cherchant au fil des ans un sens à sa profonde solitude. « Au final je suis un romantique. Je ne décide pas de faire des films d’amour, mais d’une manière ou d’une autre c’est comme cela qu’ils finissent. Cela est aussi dû à l’incroyable alchimie entre Casey Affleck et Rooney Mara, qui est palpable même quand ils ne sont pas ensemble à l’écran. Je n’essaie pas de dire qu’un lien puisse transcender le temps et l’espace, c’est une chose à laquelle je ne crois pas. Mais je pense que certains liens que nous tissons avec certaines personnes peuvent nous aider à faire en sorte que les épreuves les plus dures de notre vie ne finissent pas en désespoir », analyse David Lowery.

 

En dépit de son sujet sombre, le film offre l’alternative de l’espoir. Il est possible de trouver un sens à sa vie, ne serait-ce qu’à travers la plus infime marque que nous laissons derrière nous, comme celle que laisse Rooney Mara dans un mur de sa maison. La possibilité de créer quelque chose qui nous survive est un moteur puissant, une manière de tromper la mort et de flirter avec l’éternité. « Nous nous démenons pour nous assurer que quoi que nous fassions, cela va durer. Le plan où Rooney Mara cache quelque chose qui est connu d’elle seule, comme un petit bout d’elle-même, est une tentative de maîtriser le temps, de corriger la brièveté de son existence terrestre. C’est une quête universelle, nous essayons tous d’avoir un impact sur le cours des choses qui nous entourent. Nous combattons tous la fugacité de nos existences », estime David Lowery.

 

David Lowery nourrit une fascination pour les fantômes et notamment la manière dont le commun des mortels se les représente errants et couverts d’un drap blanc. « Cela faisait des années que je voulais raconter une histoire de fantômes. J’adore l’iconographie du fantôme en drap blanc. Vous pouvez montrer cette image à n’importe qui dans le monde il saura immédiatement ce qu’elle représente. » 

 

Un des éléments essentiels du tournage était la fabrication du drap que Casey Affleck porte pendant la quasi-totalité du film. Le costume conçu par Annell Brodeur, n’était pas un simple drap, mais était composé de plusieurs couches pour lui donner du relief, et d’un masque qui permettait aux yeux de l’acteur de rester en face des trous du drap. « C’était censé nous faciliter la tâche, mais en fin de compte c’est devenu très compliqué, voire même, infernal. Le porter c’était déjà une chose alors qu’il faisait près de 40°C dehors, mais le filmer en 4/3 sans qu’il n’apparaisse ridicule ou cartoonesque n’a pas été une partie de plaisir non plus. Il a fallu sans cesse revoir les plans qu’on avait prévus. C’est devenu un processus d’apprentissage permanent : on ne filme pas un fantôme comme un être humain », relate David Lowery.

 

La tentative d’en faire une créature aussi éthérée et fantasmagorique que possible, avec un acteur empêtré dans les mètres de drap du costume, s’est vite transformée en défi. Les plis, les froissements et les volutes du drap donnaient du caractère et de la profondeur au fantôme, mais il fallait constamment les ajuster, les raccorder et surtout qu’ils tombent bien quand il y avait du mouvement. « Le simple fait de s’asseoir, ou de se retourner, même un simple geste de la tête devenait un enfer parce que le costume bougeait en même temps que le comédien mais de manière indépendante. Il suffisait d’un faux pli, d’un mauvais drapé pour que l’illusion s’écroule. Et malheureusement Casey n’avait aucun pouvoir sur les plis de son costume », précise le cinéaste.

 


Dès la conception du projet, David Lowery savait qu’il filmerait en 4/3, un format où la largeur de l’image est un peu plus grande que sa hauteur, afin de souligner le non-conformisme de son long-métrage. « C’est un format plus petit. « Elephant » a été le premier film contemporain que j’ai vu en 4/3. Les images vous surplombent plutôt que de s’étirer devant vous. Elles vous dominent en quelque sorte, tout en confinant et rétrécissant les personnages et par extension, le public. » Le metteur en scène a également choisi d’encadrer son image avec une vignette aux bords adoucis, ce qui donne au film une dimension supplémentaire. « On a de plus en plus tendance à regarder des films sur des écrans haute définition, le 4/3 du coup y apparaît au milieu d’un espace rectangulaire. Les bords adoucis de la vignette qui encadre l’image annulent ce côté rectangulaire, en adoucissant l’effet de claustrophobie et de confinement du personnage qui en est prisonnier pendant toute la durée du film ».

 

Pour le film, il fallait créer un univers musical qui collerait à cette mise en scène de la fuite du temps. Daniel Hart qui a travaillé sur tous les films de David Lowery lui a joué une chanson qu’il avait composée pour son groupe Dark Rooms intitulée « I Get Overwhelmed ». En écrivant le script de « A Ghost Story », David Lowery se repassait le morceau en boucle, si bien qu’il a fini par l’inclure dans le scénario. « Ça collait complètement au thème que je développais. Cette sensation de se sentir dépassé, de ne pas avoir le contrôle de votre propre vie. Daniel m’a donné les droits pour utiliser ce morceau dans mon film et c’est devenu un élément central de l’histoire. »


Pour la bande-son elle-même, le réalisateur a demandé à Daniel Hart de se concentrer sur l’aspect horrifique des films de fantômes. Il l’a poussé à aller vers des sonorités étranges, distordues et électroniques. « Il s’en est donné à coeur joie en incorporant des compositions vocales. Il y a même un morceau où on peut dénombrer jusqu’à 808 rythmiques différentes. Je crois qu’on peut dire qu’il a vraiment fait feu de tout bois, en explorant chaque piste à fond », confie Lowery.

 

 

BONUS

 

MENINA de Cristina Pinheiro

Avec Naomi Biton, Nuno Lopes et Beatriz Batarda

 

 

 

 

Je m’appelle Luisa Palmeira, j’ai dix ans. Ma famille, c’est tous des Portugais. Mais moi, je suis Française, je suis pas comme eux, je fais pas de faute quand je parle. 
Ma mère, elle est plus belle que Marilyn Monroe, sauf quand elle met ses lunettes. Mon père, il a une moto rouge et il me laisse gagner au bras de fer. L’autre jour, il m’a dit qu’il allait disparaître. Mais moi, je le crois pas !

 

« Menina » est le premier long métrage de Cristina Pinheiro après un parcours de comédienne et de technicienne de cinéma. C'est sa rencontre avec le scénariste et réalisateur français Michel Deville qui lui a donné envie de se lancer. « Vous avez vraiment un don pour l’écriture » m’a-t-il dit. ‘Avez-vous pensé à passer derrière la caméra ? J’étais venue en espérant qu’il me donne un rôle, je suis repartie en entrevoyant mon avenir : il avait planté une graine. J’ai commencé à écrire, j’ai tourné un court métrage, puis deux…J’étais enfin à ma place », se rappelle la cinéaste.

 

« Menina » est un film très autobiographique que Cristina Pinheiro a écrit après avoir perdu ses parents : son père d’abord, puis sa mère, peu après, alors qu'elle était en pleine construction du scénario. Elle se souvient : « J’étais la seule des trois enfants à avoir vu le jour en France : mes racines disparaissaient. J’ai voulu en garder la mémoire, me retrouver, en quelque sorte, dans le rôle d’une passeuse. »

 

Cristina Pinheiro a fait le choix de situer l'intrigue du film en 1979 pour prendre davantage de recul et créer une distance qui permette de mieux faire comprendre la difficulté d’appartenir à deux cultures. « Pouvoir s’interroger, par exemple, sur ses voisins comoriens dont la petite est née en France… L’Histoire sert à cela. Et puis, les années soixante-dix correspondaient au rythme et à la poésie que je souhaitais pour « Menina ». On ne vivait pas en 1979 comme on vit en 2017, les mobiles et internet n’existaient pas… », précise-t-elle.

 

Menina c’est avant tout Luisa partagée entre deux cultures : « Luisa se retrouve dans la problématique de cette fameuse identité nationale dont on nous parle tant. Qu’est-ce qu’être Français quand on a des parents portugais, qu’on est née en France et qu’on est élevée à l’Ecole de la République ? Luisa a besoin de se forger sa propre identité qu’elle ne trouve pas au sein de sa famille et pense qu’elle doit choisir entre être française ou portugaise. J’ai moi-même longtemps vécu ce dilemme. Il n’y a pas de choix à faire en réalité : elle est les deux. C’est pour cela que j’ai voulu démarrer le film un 25 avril, jour de la révolution des OEillets qui marque la fin de la dictature de Salazar, et de le terminer un 14 juillet, jour de la prise de la Bastille : Luisa est née de ces deux révolutions-là. »

 

C’est Naomi Biton qui a été choisi pour interpréter Luisa : « En la regardant, je pensais : « Cette gamine me fait vivre le off, je ne sais pas comment elle se débrouille mais, avec elle, tout ce que je ne vois pas existe » se souvient la réalisatrice. Elle ne parlait pas un mot de portugais et c'est le comédien Nuno Lopes qui l'a entraînée pour faire en sorte qu'elle dise parfaitement la scène qu’elle a à jouer en portugais. Cristina Pinheiro se rappelle comment elle a fait travailler la jeune actrice : « On a répété beaucoup des scènes clés avec Nuno et Beatriz que j’avais fait venir à Paris. Naomi a vu la puissance de leur jeu et a tout fait pour se hisser à leur niveau. Elle a travaillé ensuite avec Thomas Brazete, qui joue son frère. Il s’est constitué une sorte de famille entre eux, un lien particulier qui dure encore. Naomi a aussi été suivie par une coach. C’est une guerrière à l’imaginaire débordant et qui aime profondément jouer. Je suis fascinée par le décalage qu’il y a entre ce qu’elle est – une enfant- et la maturité qu’elle possède – qui rejoint la mienne et nous donne le sentiment de nous promener dans un souvenir. »

 

La réalisatrice a choisi deux acteurs portugais pour interpréter les parents de Luisa : « Beatriz, qui fait beaucoup de théâtre au Portugal, a peu tourné en France. C’est Nuno qui me l’a faite rencontrer : une rencontre magique. Lors des essais, physiquement, Beatriz qui est blonde, était la personne la plus éloignée de ma mère, elle est pourtant celle qui l’a le plus convoquée. C’est plus subtil qu’une question de ressemblance : ça passe par la justesse de l’émotion, l’implication… Dans la vie, Beatriz est une fille de l’intelligentsia portugaise - sa mère est psychanalyste, son père, un artiste plasticien renommé ; elle est allée à l’école française. Elle réussit pourtant à être ultra populaire dans le film. Pendant le tournage, elle s’est mise au crochet, elle passait son temps à tout scruter presque comme une gardienne d’immeuble : elle voulait rester dans le rôle. Tout cela avec une énorme tendresse : elle savait très bien que c’était de ma mère dont on parlait. Elle a donné beaucoup de dignité à ce personnage. C’est pour cela aussi qu’on ne peut pas le rejeter. Elle n’a pas eu peur d’aller vers des endroits douloureux, Nuno non plus. Lui qui ne boit et ne fume pas m’a suppliée de boire pour les scènes où il est saoul. ‘On peut jouer quelqu’un qui a bu, mais quand on boit, on n’a pas la même paupière, elle devient lourde’, m’a-t-il dit. Il avait raison. Ce sont deux comédiens d’une grande générosité et d’un talent monumental. »

 

 

THE FLORIDA PROJECT de Sean Baker

Avec Willem Dafoe, Bria Vinaite et Caleb Landry Jones

 

 

 

 

Moonee a 6 ans et un sacré caractère. Lâchée en toute liberté dans un motel de la banlieue de Disney world, elle y fait les 400 coups avec sa petite bande de gamins insolents. Ses incartades ne semblent  pas trop inquiéter Halley, sa très jeune mère. 
En situation précaire comme tous les habitants du motel, celle-ci est en effet trop concentrée sur des plans plus ou moins honnêtes pour assurer leur quotidien…

 

Alors que le coscénariste et producteur Chris Bergoch aidait sa mère à emménager en Floride, il a souvent eu l’occasion de parcourir l’autoroute 192, également surnommé Irlo Bronson Memorial Highway, l’un des principaux axes menant à Disney World, pilier économique de l’État. Il n’a pas tardé à découvrir les conditions de vie d’une partie de la population à quelques pas de l’univers féerique de Disney… qui n’avaient rien de magiques. Il a en effet été stupéfait de constater que la plupart des motels du coin hébergeaient non pas des touristes, mais des familles en situation précaire. Les motels qui bordent l’autoroute exploitent la mythologie chère à Walt Disney, incorporant des iconographies de pirates et de châteaux magiques dans leur décoration. Il y a une dizaine d’années, ils étaient pris d’assaut par les touristes. Quelques vestiges de cette époque subsistent, à l’instar de certains établissements qui font payer 35 dollars pour une virée en hélicoptère ou de magasins de souvenirs vendant des T-shirts de contrebande à l’effigie de la dernière princesse à la mode. Bergoch se souvient : « C’était en 2011. Je me rendais à EPCOT quand j’en ai parlé à Sean… je lui ai parlé de ces enfants que je voyais jouer sur le bas-côté de cette autoroute très fréquentée, à quelques minutes des parcs à thème. Impossible de chasser cette image de ma tête… On a écrit quelques lignes de synopsis début 2012 afin de tenter de trouver un financement pour ce projet. Et puis, on a réuni l’argent pour ‘Starlet’ et on a quitté la Floride pour la San Fernando Valley, près de Los Angeles. à chaque fois que je revenais à Orlando, je passais devant ces motels et je repensais constamment à ce projet. La situation n’a fait que s’aggraver et, parallèlement, mon obsession pour cette histoire et ce contexte n’a fait que croître ».

 

Pour écrire le scénario de ce qui allait devenir « The Florida Project », Sean Baker et Chris Bergoch ont mené des recherches approfondies à Kissimmee, en Floride, se rendant sur place à de multiples reprises pendant trois ans et séjournant dans des motels de l’autoroute US 192. « Nous entamons systématiquement notre travail de la même façon : on demande aux gens du coin si ça les intéresserait de participer au tournage et, le cas échéant, s’ils aimeraient nous parler de leur vie dans ces motels », explique le premier.

 

Andrew Duncan et Alex Saks de June Pictures ont accepté de financer le projet : « Sean est un formidable conteur, totalement à part, qui transpose à l’écran des milieux appartenant au monde réel et qui réussit à leur donner la même incarnation et la même intensité que ceux dont il s’inspire. Ses personnages et leurs univers sont forts, concrets et sincères. Il est l’auteur d’une oeuvre qui nous bouscule, et qui nous oblige à nous confronter à notre propre humanité et à mieux comprendre le monde qui nous entoure. C’était extraordinaire de travailler avec Sean et de l’accompagner pour donner vie à The Florida project ».

 

Alors que le financement était bouclé et que le début du tournage se rapprochait, la production se mit à chercher activement les comédiens pour les rôles principaux. C’est à cette époque que la jeune Brooklynn Prince, originaire de Floride, a répondu à une annonce et décroché le rôle de Moonee.

 

« Je suis très heureux que Brooklynn Kimberly Prince ait passé l’audition. Non seulement elle incarne le personnage à merveille, mais elle a su lui insuffler sa propre capacité d’émerveillement. C’est l’une des meilleures actrices – tous âges confondus – que j’aie jamais rencontrées » s’enthousiasme Baker.  Bergoch acquiesce : « Dès l’instant où elle est entrée dans la pièce, je me souviens que j’ai jeté un oeil à Sean et Shih-Ching… Ils étaient aussi sidérés que moi. Brooklynn correspondait exactement à la Moonee qu’on avait imaginée pendant des années et elle s’incarnait sous nos yeux ».

 

Sa partenaire, Valeria Cotto, est emblématique des méthodes de casting peu orthodoxes employées par Baker. « Je fais toujours un peu de casting sauvage pour mes films et la découverte dont je suis le plus fier sur celui-ci, c’est Valeria Cotto », renchérit le réalisateur. « Je les ai vues, elle et sa mère, dans un supermarché de Kissimmee un soir. Valeria se démarquait des gens par ses cheveux roux flamboyants. J’ai donné ma carte de visite à sa mère et j’ai vraiment croisé les doigts pour qu’elle me rappelle afin de faire passer une audition à sa fille. C’est ce qu’elle a fait ; Valeria a été épatante… et on connaît la suite ». Si Baker, Bergoch et leurs producteurs Shih-Ching Tsou et Kevin Chinoy ont organisé des auditions pour les enfants de toute la région du centre de la Floride, c’est parce qu’il était essentiel pour le réalisateur de faire appel à des gens du coin. Il se trouve que Christopher Rivera est venu tenter sa chance alors qu’il séjournait, avec sa famille, dans l’un des motels de l’autoroute 192 : il a obtenu l’un des principaux rôles d’enfants, le redoutable petit Scooty.

 

Tout comme il avait fonctionné pour son précédent film « Tangerine » – en faisant appel à des réseaux sociaux –, Baker s’est servi d’Instagram vers la fin du casting. C’est alors qu’il a remarqué Bria Vinaite. « Il y avait quelque chose qui démarquait Bria des milliers d’autres utilisateurs d’Instagram », note le réalisateur. « Elle ne se prenait pas au sérieux. Elle était super enthousiaste, insouciante et très, très drôle – autant de qualités qu’il nous fallait pour Halley. Elle a pris l’avion pour la Floride pour rencontrer les enfants qu’on venait d’engager. On a improvisé quelques scènes et, vers la fin du weekend, j’étais convaincu qu’elle pourrait insuffler une vraie fraîcheur à son personnage ».

 

Pour finir, il ne restait plus que le personnage de Bobby, le manager du motel et ange gardien malgré lui de ses habitants. « Je suis extrêmement chanceux et honoré d’avoir pu travailler avec Willem. Il a non seulement livré une prestation remarquable mais il était partant pour tenter de nouvelles pistes et donner de l’épaisseur et de la complexité à son personnage. Il a tourné l’essentiel de ses scènes avec des acteurs débutants et des non-professionnels et il a su se fondre parmi ces nouveaux venus, tout en apportant un grand réalisme au film grâce à la maîtrise totale de son jeu ».

 

Le réalisateur conclut : « Je voudrais que le spectateur s’attache aux personnages, à tel point qu’il ait envie de se précipiter sur son ordinateur pour voir sur Internet combien de familles américaines vivent ainsi dans des motels. Ça, ce serait vraiment magique ».

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